Le repos du guerrier
Alastor Maugrey ouvrit les yeux sur le ciel sans nuage de son lit à baldaquin. Il avait bien dormi sur ce matelas de plumes, dans la chaleur de l'édredon épais. Ses rêves, depuis quelques jours, étaient sereins. Il tendit l'oreille mais, à cette heure, la maison dormait encore. Un sourire étira ses lèvres, un sourire torve à cause de ses cicatrices, mais sincère. Comme disaient les Moldus : quel pied !
Sirius avait tout fait pour qu'il soit à son aise chez lui : chambre avec salle de bains privative, literie propre, radio, livres et Gazette du sorcier quotidienne à disposition. Les repas étaient préparés sous l'étroite surveillance de Maugrey lui-même, les bouteilles – toutes excellentes – débouchées par ses propres soins et servies uniquement après analyse de leur contenu. Kreattur râlait bien un peu – beaucoup, à vrai dire – mais il faisait ce qu'on lui disait et, ma foi, sa cuisine n'était pas mauvaise. Même le portrait de Mrs Black concourait au bien-être de Fol Œil : c'était un plaisir d'échanger des insultes avec cette horrible vieille mégère !
Les autres membres de l'Ordre avaient fait une drôle de tête en apprenant que Maugrey avait pris ses quartiers au square Grimmaurd : Arthur avait couiné, Rogue blêmi, Tonks s'était presque étranglée en avalant son thé de travers et Remus avait regardé Sirius d'un sale œil. Même Albus avait tiqué, sans qu'on sache trop comment interpréter son petit toussotement. Fol Œil ne comprenait pas leur réaction. Est-ce qu'ils avaient peur qu'il contamine Sirius avec sa prétendue paranoïa ?
L'Auror à la retraite haussa les épaules sous les couvertures. Qu'ils grognent si ça leur chantait ! Grâce à Black, il se sentait enfin à l'abri des attaques. Après les semaines d'angoisse que Maugrey avait vécues, cette vieille maison, si sinistre soit-elle, était un refuge, un havre. Presque un paradis.
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Les mains croisées sous sa nuque, Sirius contemplait son propre baldaquin avec un sourire de satisfaction infiniment plus séduisant que celui de son hôte. Son plan se déroulait à la perfection. Fol Œil lui faisait une confiance aveugle – enfin, aussi aveugle que possible pour quelqu'un qui modifiait le mot de passe d'accès à sa chambre trois fois par jour et tentait de stupéfixer sa propre ombre quand elle faisait un geste brusque. N'en déplaise à ce pudibond de Remus et à Miss « Perfection » Granger, il se portait beaucoup mieux grâce aux bons soins de son vieux pote Patmol.
Restait maintenant à passer à l'étape suivante : des « vieux potes » Patmol et Fol Œil à Sirius et Alastor, une passion aussi torride qu'éphémère – parce que les relations durables, très peu pour lui. Il ne suffisait pas que Maugrey se sente en sécurité pour qu'il se laisse aller à croquer la pomme ; il fallait qu'il se détende, qu'il lâche prise... Mais allez faire lâcher prise à la vigilance personnifiée !
Sirius n'avait pas menti à Hermione : il n'envisageait pas de droguer Fol Œil au philtre d'amour, ça aurait été vraiment trop malsain. Et surtout, dangereux : une fois l'effet de la potion arrivé à son terme, Fol Œil aurait tout de suite compris ce qui s'était passé, et alors... Le ministère et les Mangemorts pourraient effacer Sirius Black de leur liste noire, parce que Maugrey lui aurait réglé son compte lui-même.
Une autre tactique, à l'efficacité reconnue tant par les sorciers que par les Moldus, consistait à le faire boire, ou plutôt à boire avec lui jusqu'à ce que, l'alcool aidant, les langues, les gestes et les esprits se libèrent... Bien sûr, pour enivrer Fol Œil, il fallait se lever tôt : il testait chaque verre avant de le porter à sa bouche, et le re-testait s'il le posait entre deux gorgées ! À ce rythme, Sirius serait ivre mort bien avant que Fol Œil commence à se sentir un peu gai.
Non, ce n'était pas simple ; mais c'était là tout l'intérêt de la chasse.
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« Interdiction d'empoisonner la nourriture », avait dit l'odieux maître de Kreattur, « interdiction d'empoisonner la boisson ou toute autre substance ou objet avec lesquels Mr Maugrey serait en contact. Interdiction de poser des pièges, de lui apporter ou de le diriger vers un objet ou une substance piégés. Interdiction de voler ou d'abîmer ses affaires. Interdiction de saboter quoi que ce soit dans le but de le blesser ou de le tuer. Interdiction de l'inciter à faire quelque chose de dangereux pour lui-même. »
Le Maître, indigne rejeton d'une si digne famille, avait soigneusement encadré les choses : ses ordres stricts ne laissaient pas de latitude à Kreattur pour nuire à l'hôte indésirable de la noble et très ancienne maison des Black. Du moins, pas de la façon dont il l'envisageait. Mais il n'avait pas pensé à tout.
En premier lieu, il n'avait pas pensé à interdire à Kreattur de parler à autrui de l'emménagement de Maugrey Fol Œil sous son toit, pas tout de suite. Quand cela lui était enfin venu à l'esprit, Kreattur avait déjà averti Miss Bella et Miss Cissy, comme il les avait informées précédemment de l'intérêt pervers du Maître pour ce vieux cinglé traître à son sang : là encore, le Maître, trop dégénéré pour réfléchir correctement, avait tardé à le lui interdire. Il s'en mordrait les doigts un jour.
Miss Bella avait eu une idée que Kreattur trouvait amusante, oh oui, très amusante en plus d'être brillante : faire absorber un philtre d'amour à l'Auror sénile, et advienne que pourra ! Si le Maître avait de la chance, il pourrait satisfaire sa dépravation avant que le vieux bâtard se rende compte de ce qui se passait ; et ensuite, croyant que le Maître l'aurait volontairement abusé, l'affreux borgne à la jambe de bois perdrait le peu de raison qu'il lui restait et massacrerait la honte de la famille Black. Miss Bella hériterait alors de la maison et deviendrait la maîtresse de Kreattur, et ils vivraient heureux pour toujours !
Pour que cela fonctionne, avait-elle expliqué à l'elfe attentif, Sirius Black devait lui-même servir le philtre d'amour, par exemple en le mélangeant à la boisson de Maugrey – si Kreattur s'en chargeait, c'est de lui que le hideux vieillard tomberait amoureux, et Kreattur ne voulait cela pour rien au monde, oh non !
Mais Kreattur, à son tour, avait eu une bonne idée. Le philtre d'amour que Miss Bella lui avait remis avait une couleur rose et un goût sucré : il serait facile de le présenter au Maître et à son attentif invité comme, disons, l'ingrédient de base pour réaliser un caramel coloré. Le vieux fou vérifierait l'absence de poison et, rassuré sur ce point, ne chercherait pas plus loin. Un caramel coloré tombait bien car, justement, le Maître s'était mis en tête de préparer des pommes d'amour...
« Des pommes d'amour, comme c'est charmant, avait souri Miss Bella quand l'elfe lui avait fait part de ses réflexion. Hé bien, c'est parfait, Kreattur : tu seras le serpent dans le jardin d'Éden. »